Lune de lait

Par Hanny Ghazi

Certaines personnes s’imaginent que nous, les conseillères en allaitement, n’avons aucun problème pour allaiter nos bébés, que tout se passe à merveille, comme une lune de miel. Moi aussi, je pensais que les médecins ne tombaient jamais malades et que les ordinateurs des ingénieurs ne tombaient jamais en panne !

La réalité c’est que nous vivons les mêmes problèmes que toutes les mères, à la différence que nous connaissons la théorie pour les résoudre. Et si nous parvenons à garder la tête froide entre la fatigue et le dérèglement hormonal, il est probable que nous trouvions des solutions. Souvent, néanmoins, nous devons nous tourner vers nos collègues pour qu’elles nous aident à voir la situation avec du recul car nous n’y parvenons pas et nous pourrions passer notre temps à tourner en rond come un chien qui chasse sa queue.

Je suis la mère d’un beau garçon, que j’ai allaité pendant quatre ans et demi, mais ce ne fut pas un allaitement facile. (Y en a-t-il des faciles?), j’ai passé presque un an à faire le tour des cabinets de pédiatres, sages-femmes, IBCLC, ostéopathes et bien d’autres suggestions qu’on avait pu me faire. Il y avait plein de choses qui ne fonctionnaient pas avec l’allaitement, de son côté comme du mien. Les mois passèrent, et grâce aux nombreuses lectures et en assistant aux groupes de soutien à l’allaitement, j’ai fini par trouver moi-même les solutions aux problèmes et je pense que pour son premier anniversaire nous vivions enfin un allaitement heureux.

Cinq ans plus tard mon deuxième bébé est arrivé, une fille dont je voulais accoucher dans la tranquillité de mon foyer, mais ça n’a pas fonctionné. Ma petite était en position postérieure et nous ne sommes pas parvenues à ce qu’elle s’engage dans le col uterin pour la descente et l’expulsion. Après avoir attendu ce qu’ « autorise » l’administration française comme durée acceptable post date prévue d’accouchement, nous avons dû nous rendre à la maternité pour une césarienne. Après avoir vécu une première césarienne il n’est pas sûr de de stimuler artificiellement les contractions avec de l’ocytocine synthétique, on risque une rupture utérine.

Avec le coeur brisé, mais en réunissant mes forces je suis arrivée à l’hôpital pour la césarienne, qui allait se faire avec une rachianesthésie. Quelques minutes plus tard j’étais au bloc, prête pour l’intervention mais l’anesthésie n’a jamais fait effet. L’équipe n’a eu aucun scrupule à me mettre un masque sur le visage en s’indiquant les uns aux autres qu’il fallait faire une anesthésie générale. J’avais déjà perdu l’occasion de vivre la naissance de mon premier enfant, avec toute la douleur et la souffrance que cela a amené dans nos vies, je n’allais pas permettre que l’on me vole cette rencontre avec mon bébé une nouvelle fois. J’ai levé les bras (en me rendant compte que c’était très facile) et j’ai arraché le masque pour crier bien fort : NON !

L’équipe (choquée j’imagine), a essayé de me raisonner rapidement, car selon eux “il n’y avait pas de temps à perdre”. Je leur ai répondu que ma fille allait parfaitement bien (nous l’avions vérifié le jour précédent avec une échographie et un monitoring où l’on constatait qu’il y avait assez de liquide amniotique et que son rythme cardiaque était normal).

Et moi aussi j’allais bien (en me préparant pour cet accouchement j’avais demandé le rapport sur la naissance de mon premier enfant où ils avaient écrit qu’ils avaient fait une césarienne pour “cause maternelle”).

Il n’y avait pas de raison pour une anesthésie générale, à part pour qu’ils ne soient pas venus pour rien à l’hôpital et peut-être pour ne pas manquer un bon petit-déjeuner! Face à ma détermination ils se sont tous calmés, en répétant plusieurs fois qu’ils ne feraient rien sans mon consentement (ce qui est passible de poursuite selon la loi francaise), cependant quelques instants plus tôt ils avaient décidé de me faire une anesthésie générale sans rien me consulter !

Enfin. Ils m’ont ramené dans ma chambre et ils m’ont dit que le jour suivant ils tenteraient de nouveau une anesthésie, cette fois péridurale, et que si ça ne fonctionnait pas IL FAUDRAIT QU’ILS FASSENT UNE ANESTHESIE GENERALE ( ils me l’ont répété jusqu’à plus soif comme si j’étais demeurée et que je ne comprenais pas).

Cette nuit-là, seule dans ma chambre lugubre, j’ai décidé de mettre des chansons de la « Fania All Stars » sur YouTube et danser comme si personne ne me regardait (c’était le cas), cet afflux d’ocytocine a déclenché des contractions plus fortes que celles que j’avais eu jusqu’à maintenant, et soudain je me suis senti toute humide, pas seulement de sueur mais aussi entre mes jambes : j’avais rompu la poche des eaux. Quand les sages-femmes sont passées me voir, elles se sont rendues compte de l’intensité des contractions et décidèrent de m’amener en salle de naissance pour un monitoring. Je leur ai indiqué que ma poche des eaux était rompue, j’étais excitée, peut-être que ma fille allait naître par voie vaginale cette nuit !

Mais le personnel hospitalier est tellement inhumain, qu’elles ne firent que me rappeler à quel point les contractions allaient devenir beaucoup plus fortes maintenant (comme si je ne le savais pas), peut-être insupportables, et qu’une péridurale serait préférable. J’ai répondu “non merci” et j’ai prié pour pouvoir supporter le monitoring allongée sur le dos (seule possibilité qu’ils me proposaient). Juste après, la chirurgienne du matin est venue me menacer une fois de plus avec son histoire d’anesthésie générale, quelle femme insupportable ! J’espère que quand elle aura des enfants on la laissera vivre son accouchement en paix.

Les contractions ont continué d’augmenter en intensité jusqu’à ce que je perde conscience, je me suis réveillé avec un masque de gaz hilarant sur le visage et mon mari à mes côtés que j’avais dû contacter à un moment. J’étais épuisée mais je continuais d’être très motivée par l’idée de pouvoir donner naissance à ma fille par voie vaginale.

Le matin suivant, l’obstétricien en chef est venu me voir. Bien plus aimable et respectueux que sa collègue de la veille, il m’a dit qu’une péridurale était vraiment recommandée pour que je puisse me reposer et que nous puissions attendre jusqu’à la fin d’après-midi que mon bébé s’engage dans le col utérin et descende. J’étais d’accord et nous avons alors essayé plusieurs positions pour que mon bébé puisse s’engager.

Aujourd’hui je sais que peut-être elle manquait de liquide pour pouvoir bouger, qui sait, et à moi sans doute de la tranquillité et de l’intimité.

De toute façon, nous n’avons pas réussi, et à 17 heures nous nous sommes dirigés vers le bloc pour une césarienne.

Ce fut différent de la première fois, nous avons pu avec mon mari prendre notre bébé dans nos bras et malgré le froid et le bruit du bloc opératoire, je suis convaincue que son arrivée dans ce monde a été beaucoup moins brutale que si j’avais été sous anesthésie générale. Au moins, nous avons pu l’embrasser et lui dire que nous étions heureux de l’accueillir, et lui expliquer que très vite nous serions dans le calme de notre maison.

La première prise de sein, en salle de réveil, ne fut pas idéale, mais je croyais que c’était dû au fait que ma petite était encore endormie et inquiète car quand je suis arrivée, quinze minutes plus tard (le temps de me recoudre), elle avait pleuré dans les bras de son papa sans arrêt.

De retour dans ma chambre elle dormait, ils la réveillaient, et je la remettais au sein mais elle ne tétait pas vraiment, elle dormait seulement, tranquille, avec mon téton dans la bouche. Et c’est ainsi qu’elle a passé sa première nuit, comme un petit kangourou tout rose nouveau-né, collée à mon sein, bien au chaud et respirant calmement alors que je la regardais ensorcelée et heureuse de l’avoir dans mes bras.

Le matin suivant l’infirmière est venue pour la peser et prendre sa température, lorsqu’elle lui a enlevé la couche j’ai pu voir qu’elle était pleine de méconium noir et collant. Voilà une bonne chose, me dis-je. Elle a pris du colostrum. Elle avait perdu 180 grammes.

Elle a passé la journée à dormir et à téter dans mes bras, elle ne passait que quelques minutes dans le boite en plastique qui fait office de lit pendant que j’allais aux toilettes (pour éviter de me disputer avec le personnel si ils la trouvaient seule dans mon lit), elle n’a pleuré que lorsque la pédiatre est venue l’examiner. La prise de sein n’était pas idéale mais nous n’avions pas vraiment d’autres possibilités de positions dans un lit si petit et étroit. Je me disais qu’à la maison tout se passerait mieux… Cette nuit-là ils l’ont pesé à nouveau et pris sa température.

Une sage-femme lui a fait le test pour la jaunisse (le flash), elle a fait une drôle de tête et elle a pris note dans le dossier. Je n’ai pas demandé la raison de sa moue parce que j’ai si peu confiance en ces personnes que j’évite au maximum toute interaction…

Le matin suivant après qu’une infirmière ait changé la couche de mon bébé de façon particulièrement brusque, (je ne pouvais pas encore me lever ni bouger sans difficultés), j’ai demandé si je pouvais rentrer à la maison. Je ne voyais pas l’intérêt de rester hospitalisée, je serai bien mieux à la maison certainement.

Ils l’ont encore pesée et elle avait perdu 80 grammes de plus. Puis ils m’ont informé que mon bébé était dans la zone de risque de jaunisse et que je ne pourrais pas rentrer chez moi le lendemain si la situation n’avait pas évolué, qu’il faudrait alors lui faire un prise de sang et selon le résultat des analyses peut-être qu’il faudrait de la photothérapie. Quelles inepties ! La bilirubine est un antioxydant, un cytoprotecteur puissant et c’est suggeré qu’elle aurait même un role protecteur pour le bébé. 1

Durant la journée une ostéopathe est venue dans ma chambre, sympathique, elle a fait une évaluation et une séance d’osthéopathie. J’ai accepté avec plaisir, elle m’inspirait confiance. Elle nous a dit que les cervicales du bébé étaient mal positionnées (pas faux), et que cela datait probablement déjà de la période de gestation. Elle lui a également fait un test de succion avec son doigt et nous a dit qu’elle tétait comme une championne. « Son doigt », je me suis dit intérieurement…

J’ai décidé de regarder l’intérieur de sa bouche et j’ai découvert les freins : de lèvre et de langue. Voilà pourquoi elle n’éliminait pas la bilirubine comme espéré : sa succion était inadéquate et elle ne recevait pas suffisamment de colostrum. Comme j’avais amené une cuillère en prévision de telles situations, j’ai commencé à tirer mon colostrum manuellement et à le lui donner à moitié endormie. J’ai fait cela tout le reste de la journée et toute la nuit.

Cette nuit-là j’ai eu ma montée de lait et probablement à la suite de la séance d’ostéopathie ma fille était inquiète et pleurnichait.

Le matin suivant, ils lui ont fait encore le test de la bilirubine et on pouvait rentrer à la maison, ma petite était sortie de la zone de risque de jaunisse.

Je suis rentrée à la maison avec les seins gonflés comme des pastèques, il fallait tout de suite savoir quoi faire pour que la bébé puisse prendre le sein correctement sinon je risquais l’engorgement (l’utilisation du tire-lait dans ces situations peut être contreproductif.)

La visite d’une IBCLC spécialiste des freins (je ne suis pas experte) a conclue : frein de lèvre de type 3 et de langue de type 2. Il fallait prendre en urgence rendez-vous avec un pédodontiste pour une frénectomie laser.

Nous avons eu la chance de trouver un créneau le jour suivant, et juste après l’intervention la prise de sein s’est améliorée significativement. Cependant ce n’était pas encore idéal et mon bébé pleurait en ouvrant la bouche, en prenant le sein et en avalant le lait.

L’étape suivante était donc le cabinet de la seule personne spécialisée en chiropraxie pédiatrique à Paris, qui par chance nous a trouvé un créneau entre deux consultations. La tension provoquée par le mauvais positionnement des cervicales causait une douleur (comme prévue), il faudrait faire des séances mensuelles de chiropraxie pour les remettre dans une position correcte.

Suite à cette première séance il y a eu un changement réel et notre lune de miel lactée a pu commencer. Ou mieux, notre lune de lait.

A la maison, entourée de coussins, dans le lit ou le canapé, la position la plus confortable pour nous deux serait ce qui est connu en anglais sous le nom de “biological nurturing”2 ou la position simiesque comme j’aime l’appeler, après tout c’est comme cela qu’allaitent les guenons.

 

BN

 

Le défi additionnel du début de cet allaitement était une hyperlactation accompagnée d’un réflexe d’éjection fort (REF). Certains auteurs suggèrent que l’excès d’amour/ocytocine (ou un maternage intensif), pourraient en être responsables. Peut-être est ce mon cas. Le Dr Newman dit que l’allaitement est une relation physique et émotionnelle entre deux personnes qui s’aiment profondément. Je pense que ce sont des paroles pleines de sagesse.

Près de 3 mois après, mon bébé est en haut des courbes de poids et de taille, elle se développe à merveille et rit toute la journée. C’est de la joie a l’état pur.

Il est vrai qu’en tant que conseillère j’ai les outils théoriques pour résoudre les tracas de l’allaitement, mais je suis reconnaissante d’avoir le soutien d’un partenaire en or qui est mon fan numéro un comme mère allaitante : mon mari, qui en plus joue le rôle de documentaliste paparazzo en nous prenant en photo 24/24 dans les situations les moins présentables mais aussi en tenue de fêtes.

Je souhaite remercier aussi ma communauté de consœurs de lait avec qui j’ai pu discuter et réfléchir la tête froide aux obstacles que j’ai rencontré dans cette seconde expérience de mère. Et ainsi, j’ai pu les surmonter sans traumatisme majeur et finalement en apprendre encore plus sur ce thème qui me passionne tant: l’allaitement maternel.

IMG_0067

 

  1. « Bilirubin is an antioxidant, a powerful cytoprotectant and there is good evidence that mild to moderate levels of bilirubin may protect the body against oxidative stress.» (Newman, Jack. “So Called Breastmilk Jaundice”, International Breastfeeding Center. Canada, 2017).
  2. https://www.biologicalnurturing.com
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